« On peut rattacher l’observance des Quatre-Temps au jeûne hebdomadaire introduit de très bonne heure dans l’Eglise romaine, les mercredis, vendredis et samedis de chaque semaine et les faire remonter ainsi jusqu’à l’antiquité. Primitivement, le rite des Quatre-Temps était une observance propre à l’Eglise de Rome ; ce n’était qu’une institution locale, ce qui concorderait assez avec l’origine que nous en avons indiquée ci-dessus et qui la fait dériver des feriae païennes célébrées à Rome. Ce n’est que depuis Gélase que des prescriptions pontificales étendirent peu à peu l’observance des Quatre-Temps et des ordinations qui y étaient rattachées à d’autres églises, tout d’abord aux évêchés de la province ecclésiastique de Rome, puis à presque toute l’Italie et à d’autres contrées, jusqu’à ce que les Carolingiens, qui firent tant pour la diffusion des usages romains, l’étendirent partout, à l’exception de l’Espagne et de Milan. Relativement au jeûne hebdomadaire de l’Eglise de Rome, on rencontre déjà dans la Doctrina apostoloram la mention du jeûne pour le mercredi et le vendredi ; il est aussi rappelé dans le Pasteur d’Hermas dans l’indication des jours, qui sont précisés dans Clément d’Alexandrie, Tertullien et d’autres. Le jeûne du samedi n’apparait primitivement que comme une prolongation, usitée en quelques endroits, du jeûne du vendredi (continnare jejanium dit Tertullien), mais à Rome, il devint par la suite un exercice indépendant. Cependant, dès le temps de saint Augustin, l’on s’était relâché, à Rome, de la stricte observance de ce triple jeune hebdomadaire, car il n’en pas que comme d’un usage « fréquent » chez le peuple de Rome, et cette fréquence ne possède plus à ses yeux le caractère d’une loi. La seule chose qui se maintint par la suite, ce fut une abstinence limitée le vendredi et le samedi.

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Au contraire, l’observation du Carême, pour en venir au jeûne le plus usité, demeura une loi stricte. Malgré les divergences des différentes églises par rapport au jeûne quadragésimal, qui précède la fête de Pâques, la plus haute de l’année liturgique, il n’en faut pas moins faire remonter jusqu’aux premiers temps de l’Eglise l’origine des jours de jeûne avant Pâques. Le cinquième Canon du Concile de Nicée (325) suppose l’existence et l’observation universelle du jeûne quadragésimal avant Pâques. Le jeûne quadragésimal, auquel le Sauveur a voulu se soumettre, est donné à maintes reprises par les Pères de l’Eglise comme le modèle de cet exercice religieux d’un usage universel. C’est ce que dit, par exemple, Grégoire le Grand dans une homélie aux habitants de Rome, faite dans la basilique de Latran, le premier dimanche du Carême. Il y expose avec éloquence quel esprit intérieur doit présider à ces exercices extérieurs du jeûne pour leur donner leur valeur. Après avoir rappelé Moïse et Elie se préparant à leur sublime mission par un jeûne de quarante jours, et recommandant la sanctification personnelle comme l’indispensable compagne de la mortification, il s’écrie : « Il est bien juste que nous imposions à notre corps, dont les concupiscences nous ont entraîné à la violation de la loi de Dieu, la pénitence de la mortification! » « Que, dans ce saint temps, chacun tourne avant tout ses efforts contre l’ennemi intérieur qu’il porte en soi, contre ses mauvais désirs! Qu’il cherche à se rendre maître de ses passions et de la partie basse de son être, et puis il pourra devenir cette hostie dont saint Paul a dit: « Offrez vos corps comme une » hostie vivante, sainte et agréable à Dieu. » Et Grégoire ne se contente pas de recommander ainsi le dépouillement personnel comme condition d’un jeune méritoire, il recommande étroitement à ses Romains d’ennoblir la mortification extérieure par les œuvres de la charité, par les aumônes, par l’exercice de toutes les vertus. « Dieu se plaît au jeune qui lui est offert par des mains pleines des œuvre s de la miséricorde et exercées aux travaux de la charité fraternelle. » « Quitte la colère et la haine, mets un frein à ta volonté. C’est en vain que tu châties ton corps, si tu ne combats pas les vices et les crimes de ton esprit. » Ce Pape nomme le Carême une dîme offerte à Dieu ; mais il n’entend point par là qu’il soit surtout un acte de remerciement à Dieu pour les biens terrestres que nous recevons de lui. D’autres jours étaient depuis longtemps destinés à ces actions de grâces. Le Carême était bien plutôt un temps de recueillement et de pénitence, une préparation, non seulement aux grâces des fêtes pascales, mais aussi à la cérémonie du baptême que les néophytes recevaient dans la nuit de Pâques, et auquel les autres chrétiens assistaient solennellement en souvenir de leur propre baptême. Pour les baptisands, le jeûne formait depuis longtemps une partie essentielle de leur préparation à la réception du sacrement régénérateur. Les autres fidèles, en prenant part à l’acte du baptême et aux exercices préparatoires, pour vivifier chez eux la grâce du baptême autrefois reçu, ne faisaient qu’accomplir, surtout dans les temps primitifs où chaque année l’Eglise grossissaient à Pâques ses rangs par le baptême de nombreux païens convertis, un devoir que leur imposait de lui-même le sentiment religieux.

Révérand Père Harthmann Grisar S.J., Histoire de Rome et des Papes au Moyen-Age, 1906.

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