Le relèvement de l’Orient doit présenter aussi un caractère extraordinaire, en rapport avec l’homme extraordinaire et le peuple extraordinaire. Comment cela ? A part les débuts de l’ère chrétienne et les rares échappées de siècles constantinien et théodosien où il a pu apprécier la douceur du joug de l’Evangile, le pauvre Orient n’a jamais connu que le joug de la force, qui est allé toujours en s’aggravant. Le bâton et le cimeterre sont devenus pour lui les symboles accoutumés de direction. La crainte est entrée dans son tempérament. Tout ce qui n’est pas fort n’a point de valeur à ses yeux. Et à cette heure où les grandes Puissances sont jalouses d’exploiter son sol et d’y fonder des écoles, celle-là obtient davantage qui fait apercevoir plus de muscles dans ses combattants et plus de bronze dans ses navires. Si dans ces conditions l’Orient se relève par d’autres procédés, ne sera-ce pas extraordinaire ? C’est précisément ces autres moyens de relèvement que le charitable Livre de Dieu laisse encore entrevoir, et promet. En effet, lorsque le Livre de Dieu annonce simultanément et le retour d’Elie et la conversion des restes d’Israël, il présente ces heureux événements sous la forme réjouissante d’une réconciliation des cœurs au sein d’une grande famille. Elie réunira les cœurs des pères avec leurs enfants, et le cœur des enfants avec leur père (Malach., IV, 6). Sans doute cette touchante réconciliation doit avoir lieu, en premier, chez les restes d’Israël : car, comme l’expliquent très bien les commentateurs les plus autorisés, les patriarches rendront alors toute leur céleste affection à leurs fils si longtemps ingrats, hélas ! à l’égard du Messie venu ; et les restes d’Israël, de leur côté, s’exciteront, en aimant et en servant Jésus, à se montrer dignes des saints patriarches leurs pères. Mais qu’on n’oublie pas qu’Ismaël faisait partie aussi de la famille patriarcale : Ismaël, pour lequel la pauvre Agar reçut le secours d’un ange, et dont les descendants sont les Arabes et tant d’autres peuples de l’Asie rattachés à eux par des alliances.

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Eh bien, il semble que la réconciliation dans la famille patriarcale serait incomplète et qu’il manquerait quelque chose à la réunion des cœurs, si les fils d’Ismaël n’y trouvaient et n’y apportaient leur part d’attendrissement. Que cette participation d’Ismaël à la réunion des cœurs s’accomplisse, comme les convenances le font espérer, et l’Orient verra la fin du mahométisme. Ni les croisades, ni les flottes, ni Lépante, ni les traités, ni l’or des prédicants, ni les labeurs des missionnaires, ni quoi que ce soit, n’a réussi à entamer le mahométisme ancré dans les habitudes des Arabes. Ce triomphe est réservé au zèle d’Elie secondé par les enfants de la Maison d’Israël. Le mot si net du Fils de Dieu sur Elie n’en est-il pas le garant : Restituet omnia, il rétablira toutes choses. En face de la Maison d’Israël rétablie, les tentes d’Ismaël ne seront pas indifférentes au prophète. Quel transport de zèle l’animera pour en faire rejeter le Coran et ses pauvretés, et y ramener l’Evangile et ses trésors. O Élie, depuis votre entretien avec Jésus sur le Thabor, ce ne sont plus les tremblements de terre ni les feux dévorants qui sont appelés à devenir les auxiliaires de votre zèle, mais les excès d’amour adoptés dans cet entretien. Entre tous les auxiliaires et les excès d’amour destinés à retirer les pauvres Arabes du mahométisme, aucun ne saurait être comparable aux enfants d’Israël, frères des Arabes par le sang d’Ismaël et d’Abraham ; eux seuls seront les mieux écoutés et voici pourquoi : Mahomet s’est servi du grand nom d’Abraham, si respecté en Orient, pour détrôner Jésus-Christ. Aux mœurs évangéliques dans ce qu’elles ont de plus parfait, la virginité, la chasteté, il a substitué les mœurs patriarcales, dans ce qu’elles ont de moins parfait, la polygamie. Bouleversant l’ordre providentiel, il a élevé la chair en la faisant prédominer sur l’esprit. Facilement séduite, la postérité d’Ismaël, en Arabie et ailleurs, a suivi Mahomet dans son errement grossier. N’est-il pas alors d’une belle convenance que l’autre branche abrahamique, la postérité d’Isaac et de Jacob, ramène dans les voies de l’esprit les tentes dégradées d’Ismaël ? Tous les efforts employés par d’autres pour ce retour n’ont pas abouti, parce qu’il y a quelque chose de plus touchant dans un frère qui est ramené par son frère. Et lorsque celui qui ramène a été lui-même rappelé d’entre les morts pour être plus persuasif, à quel incomparable spectacle d’attendrissement et de larmes de joie ne doit-on pas s’attendre ? Ils se diront l’un à l’autre : Jésus est plus grand qu’Abraham notre père. Quelle extase au ciel, pour Abraham, quand il verra sa famille totale selon la chair se joindre à sa famille plus nombreuse encore selon la foi. Ce sera la bienheureuse réunion du cœur des pères à leurs enfants, Cor patrum ad filios. Ce sera le firmament parsemé d’étoiles comme il ne l’a jamais été. Ce sera la fin du mahométisme.

Abbé Joseph Lemann, La Vierge Marie dans l’histoire de l’Orient Chrétien, chapitre VI – d’où émanera l’acte suprême qui fera sortir l’Orient du tombeau, partie V, 1904.

 

 

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