C’est le plus sérieusement du monde que dans une tribune du New York Times que l’ambassadeur américain aux Nations Unies John Bolton a proposé un plan ultime pour combattre Daesh : recourir aux lois de la concurrence et tout simplement créer un grand « sunnistan » au Moyen-Orient, autrement dit, un autre Daesh sur le territoire qu’occupe actuellement Daesh. Autopsie de l’hybris des stratèges de Washington.

« Rather than striving to recreate the post-World War I map, Washington should recognize the new geopolitics. The best alternative to the Islamic State in northeastern Syria and western Iraq is a new, independent Sunni state. »

« Plutôt que de s’épuiser à recréer une carte similaire à la situation de l’après-première guerre mondiale, Washington devrait plutôt prendre acte de l’état de fait géopolitique. La meilleure alternative à l’état islamique dans le nord-est syrien et l’ouest iraqien est la création d’un état sunnite indépendant ».

(Tribune de John Bolton, ambassadeur américains auprès des Nations Unies, New York Times, 24 novembre 2015, source)

A MEMBER LOYAL TO THE ISIL WAVES AN ISIL FLAG IN RAQQA

Déclaration intéressante, dans la mesure où :

  • Les objectifs des élites de Washington n’ont pas changé. Rappelons que si John Bolton est proche de la mouvance néo-conservatrice, ses options géopolitiques sont exactement les mêmes que celles du plan Biden il y a quelques années. Il faut aboutir à un redécoupage du Moyen-Orient en passant notamment la destruction de l’état syrien multiconfessionnel, laïque et social, dernier vrai bastion de la démocratie et de la défense de l’Occident chrétien au proche-Orient, et l’établissement d’une ou de plusieurs nouvelles entités fondés sur les modèles étatiques puritains et capitalistes de l’Arabie Saoudite et du Qatar. Dans la vision unilatéraliste de l’ambassadeur Bolton, les actuels états syriens et irakiens ne devant plus être considérés comme des entités indépendantes, les diplomaties alliées devraient alors préparer les structures étatiques de l’après-Daesh dans ces vastes zones de l’est de la Syrie et de l’ouest irakien où l’état islamique s’est constitué un pseudo-état entre Raqqa et Mossoul.
  • Daesh est devenu un monstre gênant et difficilement justifiable depuis que la Russie s’est engagée aux côtés de l’armée syrienne et du Hezbollah dans la résistance contre le terrorisme et que les opinions publiques occidentales se sont rendues compte qu’une partie de leurs impôts servaient à financer les rebelles islamistes, peut-être les mêmes qui revenus en France, commirent les terribles attentats de 2015 à Paris, et que leurs gouvernements vendaient le patrimoine national aux monarchies du Golfe, connues pour financer le terrorisme islamiste en Syrie et en Irak. Si dans une tribune dans le New York Times du 20 novembre 2015, l’écrivain algérien Karim Daoud a pu dire très justement que «l’Arabie Saoudite est un Daesh qui a réussi », il est possible en effet que l’OTAN et ses alliés, qui ont soutenu la plupart des rebellions islamistes en Syrie depuis 2011, et qu’en tout cas la stratégie à Washington soit désormais de pousser à la formation d’un Daesh bis, salafiste, wahhabite, fondamentaliste, certes, mais « respectable », ordonné, admis aux Nations Unies, au même titre que l’Arabie Saoudite ou le Qatar, c’est à dire un état et une société économiquement libérales, capables de s’intégrer dans la mondialisation et dans le système financier mondial, mais surtout, de rendre enfin légal et rationalisé le transit des hydrocarbures du désert syro-irakien vers les marchés occidentaux.Oui, c’est précisément ce que propose l’ambassadeur Bolton dans sa tribune, dans une incroyable arrogance :

    « This “Sunni-stan” has economic potential as an oil producer (subject to negotiation with the Kurds, to be sure), and could be a bulwark against both Mr. Assad and Iran-allied Baghdad.»

    « Ce Sunnistan aurait un potentiel économique comme producteur de pétrole (sujet qui fera assurément l’objet de négociation avec les kurdes) et pourrait être un rempart contre Monsieur Assad et les alliés de l’Iran à Bagdad ».

     

    Voici donc un ambassadeur américain en poste à l’ONU qui explique sans états d’âmes qu’il propose de constituer une théocratie islamiste « modérée » afin de procéder au vol pur et simple des ressources en hydrocarbures de l’état irakien et de l’état syrien.

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  • Où l’on voit que les arguments de la « guerre pour la démocratie » dont se servent habituellement les communicants dans les médiats afin d’engager émotionnellement l’opinion publique, sont de pure fariboles. En effet, l’ambassadeur John Bolton affirme qu’il n’est pas nécessaire que cet état sunnite soit particulièrement démocratique :

    « Make no mistake, this new Sunni state’s government is unlikely to be a Jeffersonian democracy for many years. But this is a region where alternatives to secular military or semi-authoritarian governments are scarce. Security and stability are sufficient ambitions. »

    « Ne nous y trompons pas, le gouvernement de ce nouvel état sunnite ne sera probablement pas une démocratie jefffersonienne avant longtemps. Mais voici une région où peu nombreuses sont les alternatives aux gouvernements laïques, semi-autoritaires et militaires. La sécurité et la stabilité sont des ambitions suffisantes. »

    Il faut saluer la clarté du message de John Bolton : en somme, cet état sunnite qui optera forcément pour la charia, pour une théocratie puritaine wahhabite comme en Arabie Saoudite ou en tout cas pour une démocratie islamiste fondée sur l’idéologie des frères musulmans, ne sera probablement pas une démocratie libérale à l’américaine. Mais cela ne fait rien, tant que ce Daesh « modéré » demeure un pion docile des intérêts américains et que son modèle économique puisse s’intégrer efficacement dans le système financier et capitaliste mondial. Il sera effectivement plus aisé de régler la question des hydrocarbures avec un émirat salafiste mais capitaliste et libéral, plutôt qu’avec un état semi-anarchique peuplé par des ex-délinquants occidentaux radicalisés et des criminels de guerre.

  • Le cerveau génial de Bolton est intarissable de bonnes idées : pour financer ce nouveau sunnistan à la place de Daesh, il faudrait faire appel selon lui aux pétro-monarchies fondamentalistes alliées des pays membres de l’OTAN, c’est à dire exactement les mêmes états, Arabie Saoudite et Qatar, ayant financé les rebellions islamistes en Afrique et au Proche-Orient, ainsi que Daesh. Nous n’exagérons rien, c’est textuellement ce que déclare l’ambassadeur américain aux Nations Unies avec une touche d’hypocrisie amusée :

    « The rulers of the Arab Gulf states, who should by now have learned the risk to their own security of funding Islamist extremism, could provide significant financing. »

    « Les dirigeants des états arabes du Golfe, qui devraient avoir compris maintenant quels risques de sécurité ils encouraient à financer l’extrémisme islamiste, pourrait concourir à apporter de substantiels financements » pour la création de ce nouvel état islamique.

  • Bien sûr, la Turquie, dont le gouvernement, certaines factions de l’armée et certaines factions islamo-nationalistes1 apportent depuis quatre ans un appui constant aux rebellions islamistes dans le nord de la Syrie tout en jouant leur propre jeu contre les kurdes syriens et irakiens, est sobrement appelée par John Bolton a jouir « d’une meilleure stabilité à sa frontière sud » grâce à la création de cet hypothétique nouvel état islamique :

    « Turkey — still a NATO ally, don’t forget — would enjoy greater stability on its southern border, making the existence of a new state at least tolerable. »

Conclusions :

Tout d’abord, il n’y a pas à étonner de la stratégie géopolitique énoncée par John Bolton. Elle correspond à la doctrine poursuivie par les élites américaines depuis les années 1920 et les premiers liens politiques et commerciaux noués entre américains et saoudiens. Elle correspond aussi au jeu d’un certain milieu politique israélo-américain qui espère beaucoup de ce redécoupage du Moyen-Orient pour réaliser les projets expansionnistes de la doctrine sioniste, non seulement en Palestine, mais aussi sur le Golan syrien, en Jordanie et pourquoi pas dans le Sinaï.

Il s’agit ici d’une stratégie relativement audacieuse, peut-être pas desespérée, mais présentant toutefois de sérieuses faiblesses. L’intervention miraculeuse de la Russie aux côtés de la résistance de l’état syrien contre le terrorisme islamiste semblait avoir considérablement diminué les ambitions destructrices de Washington et ses alliés. Or, les américains ont encore une carte à jouer. Les stratèges américains cherchent désormais à faire oublier le soutien qu’ils ont apporté pendant des années aux factions islamistes en Syrie et en Irak en investissant l’action diplomatique. Cela n’est pas très difficile face à une opinion publique occidentale globalement désinformée. Le plan de Bolton est en fait de récupérer les structures brièvement mises en place par l’état islamique pour en faire la base de ce nouveau « sunnistan ». Or, depuis la première guerre d’Afghanistan, les américains sont passés maitres dans l’art de recycler des extrémistes islamistes en respectables combattants de la libertés. La fondation même de l’état islamique prend lieu en 2003, dans le camp américain de Bucca, en Irak comme l’a révélé une longue enquête du Guardian à ce sujet en 2014.

~ A r g e n t i n a t ~

Pour aller plus loin : Wahhabisme, américanisme, sionisme et redécoupage du Moyen-Orient

https://www.youtube.com/watch?v=i-Cf6zISbIA

En particulier certaines factions turkmènes panturques et islamisantes qui entretiennent des liens étroits avec des groupuscules rebelles ou islamistes actifs dans le nord de la Syrie, dans la région comprise entre Alep et les pays kurdo-syriens plus à l’est. De nombreux médias du Levant ont affirmé, photos à l’appui, que l’un des deux pilotes russes abattu par l’aviation turque le 24 novembre 2015 avait été capturé et tué, ou du moins sa dépouille violentée par l’un de ces groupes. Il avait été également affirmé qu’apparaissait sur ces photos un certain Alpaslan Celik, le fils d’un maire d’une ville turque proche de la frontière. Source : In the now.
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