Mots-clefs

, , , , , , , , ,

Coincée sur un ban malaisé entre le calme centre-ville de Hoenheim et la cité brassicole de Schiltigheim, le vieux faubourg de Bischheim, au nord de Strasbourg, évoque encore trop souvent insalubrité, murs tristes, environnement post-industriel, lourdes taxes foncières et gérontocratie politicienne. On ignore trop souvent les origines illustres de Bischheim, directement liées à la création miraculeuse du Royaume de France. Clovis offrit ce lieu en cadeau à l’évêque saint Rémy après que celui-ci ait baptisé à Reims le roi des francs victorieux sur le Rhin. D’où, l’origine du nom de Bischheim, littéralement, «village – l’évêque ». La ville de Bischoffsheim, près d’Obernai, fut également offerte à Saint-Rémy et l’étymologie du nom est la même. Ainsi, la première mention écrite de Bischheim remonte à 530 : elle est inscrite sur le testament de Saint-Rémy.

67483154

A Bischheim, pas la moindre place, la moindre rue évoquant Saint Rémy ou Clovis. En revanche, on trouve ce grotesque raté pseudo-artistique, dont on ignore combien il a pu couter à la ville. Même gratuit, une pareille horreur se refuse par principe. Ironiquement, Benjamin Schlunck, l’auteur de cette chose, l’a intitulée : « Tout avait bien commencé ». Voici qui résume l’histoire de Bischheim en un cliché.

Bischheim est attachée à l’évêché de Strasbourg en 1100, après la dislocation du comté de Basse-Alsace. Hélas, en 1411, le faubourg est vendu par l’évêque corrompu Guillaume de Diest1 à l’ambitieuse famille des Bocklin de Bocklinsau. Cette famille emblématique de la noblesse strasbourgeoise ayant au XVIe siècle adhéré aux principes révolutionnaires des prédicants2, à l’instar d’une grande partie de la bourgeoisie libérale de Strasbourg, va tenter d’introduire les doctrines de Luther à Bischheim en 1552. Or, l’immense majorité de la population du faubourg résiste et demeure fidèle à la Foi catholique. Épisode glorieux pour ce peuple méritant que d’avoir reçu l’empereur Charles Quint le 19 septembre de la même année, ce dernier ayant refusé de passer la nuit dans la ville de Strasbourg aux mains de la bourgeoisie réformée, qualifiant à juste titre le sénat révolutionnaire de « communauté d’hérétiques »3. Vain parler :le protestantisme est imposé de force à la population en 1555, les catholiques y deviennent indésirables. Conséquence directe des troubles et iniquités provoquées par les élites réformées, le bourg est au XVIIIe siècle, mal ou négligemment tenu par une caste fatiguée et déclinante. Le libéralisme de l’administration de Boecklin a mécaniquement facilité le développement de la médiocrité et de l’hérésie dans le corps social du faubourg, et l’accaparement des affaires par toutes sortes de rapaces économiques, d’industrieux parasitaires qui y pullulent tout particulièrement au XVIIIe siècle et ont laissé une présence notoire, jusqu’à aujourd’hui, comme souvent d’ailleurs, dans les parties de l’Alsace ayant été touchées par le libéralisme luthérien. Les tribulations du vieux bourg de Saint Rémy sont alors sans fin jusqu’à notre époque. La ville compte quelques personnages célèbres : ici, le fameux Cerf-Berr de Medelsheim, dont le rôle dans les événements révolutionnaires à Strasbourg et en France est très important4. Là, Émile Waldteufel, grand vulgarisateur de la valse second-empire. La communauté juive a marqué l’histoire de Bischheim en effet. Favorisée par la relative bienveillance du seigneur protestant, cette communauté fait remonter ses origines aux persécutions sanglantes dont font l’objet les juifs de Strasbourg en 1349, qui se replient alors en partie dans les faubourgs du nord. C’est d’ailleurs dans l’ancienne demeure des Boecklin, rue nationale, que l’on trouve un très remarquable miqvé, installé peu après la révolution, non loin de la synagogue moderne, du temple protestant et de la discrète mosquée. Bischheim sera, après la révolution française et jusqu’à la fin du XIXe siècle, un centre rabbinique et talmudique reconnu dans toute l’Europe.

Banlieue miséreuse, ouvrière, prolétaire au XIXe siècle, Bischheim, foyer de libéralisme et de socialisme, malgré elle, n’aura donc jamais connu de citoyenneté heureuse. Sous la période prussienne en particulier, et à l’ombre de l’activité ferroviaire (ateliers de Bischheim) se développe un socialisme extrêmement dynamique qui influence les masses prolétariennes qui s’accumulent à Bischheim à la fin du XIXe siècle : entre 1871 et 1881, la population double. Syndicalisme, appareils politiciens, patronat et parasites locaux règnent depuis lors sur ce malheureux faubourg. De la période prussienne il faudra tout de même retenir l’assainissement public, l’amélioration de l’habitat, quelques très belles demeures d’époque Jugenstil, une atténuation relative de la misère qui touchait une large partie de la population dans le milieu du XIXe siècle à Bischheim. Aussi, comme dans d’autres faubourgs strasbourgeois, l’activité industrielle et économique des années 1871 à 1939 ont attiré des familles d’ouvriers ruraux, latins, sud-allemands, comtois, vosgiens, etc. contribuant à régénérer l’anthropologie catholique de Bischheim. C’est pourquoi il faut parler de la très émouvante église néo-gothique Saint-Laurent, consacrée par Monseigneur Zorn de Bulach en 1910, simple, majestueuse, un peu perdue au milieu de ce décor triste. La rue Saint-Laurent est la seule rue évoquant le catholicisme à Bischheim, ex-banlieue rouge. On trouvera en revanche des rues Jules Ferry ou Voltaire, ou de humbles héros du syndicalisme local. Les municipalités anticléricales et sociales-démocrates du début du XXe siècle iront jusqu’à supprimer les armoiries épiscopales de la ville pour les remplacer par un bouc d’argent, en référence au blason Boecklin.

Après la II eme guerre mondiale qui y cause de graves dégâts, Bischheim est administrée par des municipalités SFIO (1946-1977) et communistes (1977-1983). Béton, « cités idéales », misère grise, puis « multicolore », socialisme hypocrite, accompagnant les premières grandes vagues migratoires. Mais c’est depuis bien longtemps qu’une rupture anthropologique s’est produite à Bischheim, et le poids de plusieurs siècles de mauvaise gouvernance a fait de cette malheureuse ville un cas d’école. Les potentats socialo-communistes ayant fait leur temps, un autre potentat, RPR cette fois, prit place à partir de 1983 dans la ville et la tient encore aujourd’hui, en régime de croisière. La vie politique s’y réduit aux amicalités entre les épiciers du centrisme local, qui se partagent les votes des maisons de retraite et des boutiquiers, et les apparatchiks associatifs du PS, qui sollicitent le vote des « minorités » , du fonctionnariat des postes et de la SNCF, et les quelques bobos du coin.

Possédant sur son ban septentrional le plan d’eau de la Ballastière et l’immédiateté d’un vaste espace rural bucolique qui s’étend autour du beau château d’Angleterre, Bischheim, sur ses franges et jusque dans les ruelles charmantes de son vieux village, jusqu’aux vallons d’Adelshoffen, ne manque de potentiel de développement, et sa diversité, très incontrôlée, n’est pas nécessairement malheureuse. Il subsiste une ambiance très spécifique à ce faubourg, et le dynamisme commercial des communautés turques et orientales, qui ont racheté la plupart des échoppes autour du cheval blanc, contribue à maintenir un semblant d’activité. L’antédiluvienne cité des écrivains, le Léo Lagrange (connu dans l’argot strasbourgeois comme la « cité-zombie »), le Guirbaden : le parc de logement sociaux de Bischheim est l’un des plus importants de l’agglomération, d’où, taxes locales excessives pour les propriétaires. Le quartier des cheminots et ses anarchiques baraques de bois et de vielles briques jaunes est le dernier bastion populaire du centre avec ses familles de yéniches et de vieux-français pauvres, de turcmènes, de portugais, quartier dont l’âme est promise sans doute à une gentrification hasardeuse de promoteurs hors sol et à disparaître comme le présage l’apparition récente d’un Carrefour Market en lieu et place de la vieille COOP aux étals soviétiques. Contrairement à Schiltigheim qui a fait fermer presque toute son industrie intramuros, l’usine de pâtisseries CSM recrache encore ses fumées sucrées sur la sinistre place de la république, qui ne s’illumine guère qu’au pittoresque messti d’été où se presse toute la banlieue nord de Strasbourg. Le long de l’avenue de Périgueux, à la morne perspective et aux trottoirs étroits, dans le vieux troquet « La Marne » jouent les ouvriers turcs, en face, au « Sapin », s’attablent les vieux cheminots alsaciens, algériens et antillais, plus loin, les portugais du « «Renard chasseur » et du « Lusitano », les italo-alsaciens du « Wodli », les artisans de « l’Ours Blanc » où l’on tire les pressions dès 8 heures du matin. Les jeunes maghrébins s’essayent au chicha-lounge, d’autres à la coiffure : le centre-ville de Bischheim compte un nombre impressionnant de coiffeurs au kilomètre carré. Parmi la jeunesse prime largement l’esprit d’entreprise sur l’esprit prolétarien disparu et de toutes façons remplacé par le caractère veule d’un salariat fonctionnariste plus ou moins synthétique et précaire. 

A Bischheim, les boutiquiers et les populations changent vite. Bien des boutiques de l’avenue de Périgueux ont fermé boutique ces dernières années, parfois reprises par d’autres qui ferment rapidement ou font fortune, parfois, simplement laissées à l’abandon. Le « Sapin Vert« , qui semble avoir été le plus fameux dancing ouvrier du nord strasbourgeois jusque dans les années 1920 ou 30, est éternellement clos. Les pauvres bougres de l’équipe municipale, sans imagination, n’ont toujours pas su quoi en faire d’autre, sinon y placarder un appel à projet qui depuis des années, n’a toujours pas trouvé preneur. La vieille boucherie familiale Hechter a été remplacée par le King Kebab. Même le mythique club le Offshore a fermé ses portes, après avoir accueilli les plus grands disc-jockeys d’Europe depuis les années 1980. Ce club réputé et relativement couru en son temps, littéralement creusé dans un ensemble de vieilles baraques ouvrières qui surplombent la très reconnue pâtisserie Sipp, constituait assurément l’une des plus frappantes bizarreries de Bischheim. On s’attache, en fait,à ce vieux bourg sale et à son ambiance sombre et à ses perles de joie et de modestie. Mais il est trop instable pour rendre à vrai dire, cette affection.

Saint Rémi, priez pour le royaume des Francs.

Saint Rémi, priez pour le royaume des Francs.

S’il y a certes un « remplacement de population »  à Bischheim, il s’agit là d’un fait ancien et fort chronique. Nous l’avons démontré : il peut s’observer avec beaucoup de vraisemblance depuis l’administration luthérienne du XVIe siècle et le libéralisme qui en a découlé (installation massive de communautés prédatrices non-chrétiennes), jusqu’à la grande période industrielle qui diffuse misère, migrations de populations, érosion de toute anthropologie enracinée. Ce sont les élites luthériennes, puis révolutionnaires, puis socialistes, puis centristes, qui ont fait de Bischheim ce qu’elle est aujourd’hui. Nous pourrions retrouver des schémas similaires dans bien d’autres banlieues malheureuses, Saint-Denis par exemple. Retrouver la Foi et la pratique sociale du catholicisme est donc très nécessaire pour Bischheim, elle qui est toujours liée, aujourd’hui encore, au testament de Saint Rémy. Il serait bon qu’un conseil municipal catholique s’y impose un jour, par une circonstance heureuse de l’histoire. Ce ne serait pas impossible, au vu de l’instabilité démographique et anthropologique qui caractérise ce faubourg depuis presque cinq siècles. Nous avons l’immigration malheureuse : il faudrait souhaiter qu’une soudaine vague massive de migrants chrétiens d’Orient s’établissent à Bischheim pour y revigorer l’Église. Quoiqu’il en soit, nous voulios dire au lecteur, qu’ aujourd’hui encore, il n’existe toujours pas à Bischheim une seule place, une seule statue, une seule ruelle, un seul banc, rappelant au souvenir de Clovis et Saint-Rémy.

~ Argentinat ~

1

Celui-ci, par ses pratiques notoirement malhonnêtes et de l’avis des plus honnêtes historiens, porte une responsabilité immense dans la montée en puissance de la bourgeoisie protestante humaniste et libérale à Strasbourg aux Xve et XVIe siècles, mais aussi de la

2

De façon analogue, les familles de Hanau-Lichtenberg (Philippe IV en 1544) dans le comté de Lichtenberg ou de Ribeaupierre (Egenolphe III dans les années 1550), forceront leurs sujets à se convertir à l’hérésie luthérienne, surtout après les dispositions de la « paix » d’Augsbourg. De façon remarquable, les vieilles familles de la noblesse alsacienne ayant ainsi imposé l’apostasie sur leurs territoires ont souvent vu leur descendance s’éteindre rapidement, au bout de quelques décennies. Ainsi des Ribeaupierre (1673) et des Hanau-Lichtenberg (1736).

3

Ce prince trop faible, comme son empire, va pourtant accorder aux Boecklin en 1555, confirmations et moult libéralités, notamment fiscales, d’établissement et de circulation dans toutes les Allemagnes.

4

Notamment dans l’Affaire du Collier, complot ourdi contre la couronne et contre Marie-Antoinette et dont l’exécution s’est largement jouée à Strasbourg dans la loge du mage rosicrucien Cagliostro et grâce aux finances de Cerf-Berr. Lire avec profit : « L’Alsace au XVIIIe siècle, Le beau jardin de la France » du Professeur Claude Muller.

Publicités